Lettre aux suivants de la Terre

10.5 Neridor, 1285 CU

Mes frères et sœurs de la Voie de la Terre,

Ces lignes représentent certainement la dernière trace que je laisserai derrière moi. Je prie pour qu’elles arrivent jusqu’à l’île de Lûn, afin que ses habitants sachent ce qu’il est advenu d’Hoggar et puissent lutter contre le Mal qui s’apprête à les envahir. J’espère que vous saurez déjouer les funestes répercussions que nos actions inconsidérées ont engendrées.

Lorsque l’an dernier, après la mort de son premier T’Chamar, Hoggar décida de partir à la recherche du maître de Thanae, la Dame des Brumes, je pris la décision, étant sa grande prêtresse, de le suivre.

Je ne sais combien de temps a duré notre voyage dans les Brumes, je ne saurais d’ailleurs réellement pas raconter ce qui est arrivé pendant ce temps. Tout était flou et incertain, là-bas. Ma seule certitude était que sans la présence Hoggar pour me soutenir, j’aurais probablement sombré dans la folie.

Enfin, un jour, une monstrueuse silhouette se découpa dans l’immensité monotone des Brumes. C’était un Dragon. Des sentiments contradictoires de terreur et d’émerveillements mêlés s’emparèrent de moi. Submergée par la présence de ce majestueux et terrifiant Seigneur des Brumes, je ne pus retenir un mot de l’échange qu’il eut avec Hoggar.

La Dame des Brumes nous guida jusqu’à un autre débris du monde d’Esagil qui s’avéra être la cité d’Elise, l’ancienne capitale de l’Empire Unique. Hoggar pensait pouvoir y trouver le soutien nécessaire à la réalisation de sa quête pour devenir l’Unique.

Franchissant les murailles qui entouraient la ville, nous fûmes accueillis par de nombreuses silhouettes sombres et encapuchonnées qui progressaient en colonnes rangées. Elles semblaient être en transe bercées par une psalmodie régulière. Leur commandant s’approcha d’eux et mis un genou à terre devant Hoggar, supposant que la haute stature d’Hoggar et la puissance manifeste qu’il dégageait faisait de lui le Messie tant attendu.

Le Commandant Dreyfus ordonna à sa Compagnie, les hommes de la Phalange Noire, de nous escorter jusqu’au Pape Noir. Ce dernier, en voyant Hoggar, reconnut immédiatement son essence comme une part fondamentale de l’Unique. Je ne me rendais pas compte alors que cette rencontre était le début de ce qui serait notre perte.

Hoggar semblait convaincu que c’était là la solution qu’il cherchait : en absorbant l’essence de ses trois frères, il réunirait les autres parts de l’Unique et pourrait alors incarner lui-même cette puissance suprême. J’avoue que si l’idée de servir Hoggar incarné en un dieu aussi puissant me séduisait, j’avais des appréhensions.

Durant plusieurs mois, Hoggar multiplia les rencontres avec le Pape Noir et Thanae. Je n’étais bien évidement pas conviée lors de ces entrevues. Hoggar en revenait confiant et enthousiaste ne cessant dresser des plans destinés à s’emparer de la puissance de ses frères et enfin apporter la paix et la félicité aux habitants d’Esagil.

 

Un jour, il revint d’une entrevue assez perturbé. Il s’enferma dans ses quartiers et ne voulut voir personne de la soirée. Ce fut le dernier jour où nous vîmes le Pape Noir.

Hoggar, dans le but de précipiter ses dessins, décida de retourner résider dans sa forteresse, située au Nord du Royaume Unique. Une cohorte de la Phalange Noire nous y accompagna ainsi que Thanae qui dissimula dans les Brumes toute la région. Je fus ravie de reprendre mes quartiers dans la Forteresse de la Terre et de retrouver un endroit familier.

Rapidement, j’’eu pour tâche d’enseigner aux prêtres de la Phalange Noire, le rituel permettant d’invoquer le T’Chamar, le champion personnel d’Hoggar. Ce dernier devait mener l’attaque de Phalange sur l’île de Lûn dans le but de soumettre les autres puissances.

En passant plus de temps avec eux, je pus constater qu’ils étaient des croyants fanatiques. L’Unique était leur seule raison d’exister mais leur manière de le vénérer était radicale, et ne tolérait aucune autre forme de croyance.

Les jours passant, mes nuits se firent de plus en plus courtes. Je n’oublierai jamais les hurlements des pauvres bougres que les patrouilles de la Phalange Noire ramenaient à la forteresse. Ils étaient envoyés vers ceux que je considère être ni plus ni moins que des bouchers, qui les torturaient toute la nuit durant. Je ne souhaite à personne d’être témoin d’un tel spectacle.

Hoggar quant à lui paraissait plus faible de jour en jour. La création de son second T’Chamar l’avait dépossédé d’une grande partie de son essence vitale et sa vivacité en était très amoindrie.

Les jours passèrent et les rapports en provenance Lûn étaient rares. Comme je n’y étais plus obligée, j’évitai de croiser des membres de la Phalange et me consacrai pendant ces quelques jours uniquement à ma dévotion envers Hoggar. Et puis finalement, le rapport tomba : la mission sur l’île de Lûn avait échoué et peu de soldats avaient réussi à fuir. Et pire que tout, le T’Chamar avait succombé également.

Le soir même, les rescapés arrivèrent à la forteresse.

Un soldat, très grièvement blessé, me semblait ne pas pouvoir survivre à la nuit. Aussitôt, un ecclésiaste arriva, lui écarta les bras en croix et entama un rituel. Je ne pûs en entendre que la dernière phrase qui me glaça le sang : « DAEMONEM INVOCO, tu as été nourri … à présent paie ton dû…  attends mon prochain appel ! » Aussitôt, le soldat ouvrit les yeux et se releva comme s’il ne s’était rien passé. A partir de cet instant, le désespoir m’envahit totalement. Ces gens faisaient appel à des forces chaotiques incontrôlables. Ce démon, comme ils l’appelaient, était la part sombre de chacun, cette part incontrôlable de l’âme qui permettait aux guerriers à continuer à se battre malgré les plus atroces blessures. Ceci expliquait sans nul doute la force et la détermination de ces guerriers à l’âme aussi froide que la glace.

Dreyfus aussi semblait avoir survécu, et ses hommes encadraient Thanae. Tous les membres de la Phalange Noire tombaient à genoux sur son passage, les yeux rivés au sol. J’irai même jusqu’à dire que cette figure semblait terroriser Dreyfus lui-même.

Au petit matin, Hoggar me convoqua. Il paraissait anxieux et avait les traits tirés. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Il m’expliqua que la mission n’était pas abandonnée et que malgré cet échec, la puissance de l’air avait pu être absorbée par la Dame des Brumes. Je ne savais pas si je devais en être réjouie, mais je fus surtout interloquée. Cela s’opposait complètement au plan qui avait été établi. Thanae justifia cependant son acte par la nécessité de réaliser la mission du T’Chamar.

 J’avais de plus en plus l’impression que les dessins de la Phalange de Noire n’étaient pas clairs. Ils étaient trop mystérieux, trop sombres. L’angoisse me saisit soudain à la gorge lorsqu’une pensée s’imposa à moi. Elle était infâme, mais plus je la retournais dans ma tête, plus elle me semblait refléter une terrible vérité.

Et si Hoggar n’était qu’un pion de plus sur leur échiquier ? Ils n’avaient pas l’air d’avoir besoin de lui pour rassembler les puissances. Pire, il était lui-même une puissance, une part fondamentale de l’Unique, exactement comme ses autres frères. Rien ne le différenciait d’eux. Il était en danger, j’en étais certaine.

Le soir même, mes craintes se confirmèrent. Trois nouvelles cohortes arrivèrent à la forteresse, dont une composée presque exclusivement d’ecclésiastes. Ils nous annoncèrent qu’en raison des dangers environnants, nous étions cantonnés à la forteresse. Hoggar, replié dans son temple, ne s’opposa pas à cette décision. Son moral semblait avoir été très affecté par la perte de Khalsim et je pouvais voir le doute et le découragement l’envahir.

C’est donc presque absente de mon corps et de mon esprit, presque amorphe, que je regardai passer les jours et les nuits qui s’ensuivirent. Jusqu’à ce qu’un soir, ils vinrent chercher Hoggar.

Ils l’escortèrent jusqu’au dehors, où des dizaines de silhouettes sombres attendaient en un vaste cercle. Depuis une fenêtre, je vis le Gardien de la Terre s’avancer dignement au centre et attendre fièrement. La délicate silhouette de Thanae s’avança à son tour au centre et échangea quelques paroles avec Hoggar que je ne puis saisir. Puis un terrible combat s’engagea. La terre trembla, se déchaîna, l’immense silhouette du Gardien semblant complètement recouvrir l’autre, si petite en comparaison. Mais elle était vive, ne se laissait jamais saisir ni toucher. Au fur et à mesure de l’affrontement, les membres de la Phalange Noire resserraient le cercle en psalmodiant de plus en plus fort. Le combat était inégal. Finalement, alors que le cercle le touchait presque, Hoggar tomba à genoux. La silhouette sombre s’approcha alors lentement de lui, elle mit ses deux mains autour de son visage puis embrassa ses lèvres. Instantanément, je perdis le contact avec mon Gardien. Ma foi, brûlant si fort précédemment dans ma poitrine n’était plus que flammèche. Tandis qu’un torrent de larmes brouillait ma vision, je me redis compte que je l’avais perdu à tout jamais. Le Dame des Brumes l’avait absorbé.

Je fus enfermée dans ma chambre d’où j’écris ces lignes. J’ignore ce qu’il va advenir de moi. En revanche, j’ai pu observer la Phalange Noire se préparer activement à ce qui ressemble à une campagne militaire. De nombreuses cohortes sont encore arrivées, et la forteresse grouille d’activité. Il ne fait aucun doute à mes yeux que l’île de Lûn doit se préparer à subir une invasion d’une ampleur telle qu’elle en a encore jamais connue.

Kemali, Grande Prêtresse de la Terre

– Document apporté à l’Archivarium, 1285