+842 CU – Du retour de la Légion Infernale et des Vierges de bataille

842 CU – Du retour de la Légion Infernale et des Vierges de bataille

Je me souviendrai toujours de la première fois où je l’ai vue.

Un jour d’automne, je ne sais plus exactement la date, mais c’était dans l’année 812 du CU. Les anciens la citent aujourd’hui comme, « l’année du Retour  ». C’est depuis cette époque que l’on pense communément qu’il n’y a aucune limite à ce que l’Unique et l’Empire peuvent accomplir.

En ce temps-là, j’étais simple archiviste et je suivais alors le cursus des ecclésiastes à l’académie. J’aspirai à percer les secrets de la magie divine et profane au nom de l’Unique. Mes journées étaient réparties entre de longues heures de copies et d’apprentissage des arcanes. Entre ces deux activités, mon supérieur m’assignait quelques fois à la retranscription de récits. J’adorai ce genre de travail. J’avais déjà eu la chance de coucher par écrit les aventures palpitantes d’Albertus Frangemort, chasseur de sorcières et lieutenant de la Compagnie du Croc Sanglant. J’avais aussi retranscrit l’audition de trois membres de la Horde Macabre lors d’une mission qui avait mal tournée. Lors de cet entretien, les questions furent posées par un membre du Iudorium secondé par un colonel du Commandorium. Les récits furent plus poignants qu’héroïques. Une dizaine de nos frères avaient trouvé la mort en une terre lointaine tenue par une puissante liche utilisant la magie du sang. Ma vison de notre mission divine envers l’Unique en fut changée à jamais. J’avais réalisé que, même si l’Unique nous accompagnait, chaque victoire impliquait aussi un certain nombre de cuisantes et coûteuses défaites.

Mais revenons à Elle.

Voilà plusieurs années que des rumeurs folles courraient sur la Légion Infernale. Cette Compagnie était partie 87 ans plus tôt avec la tâche de conquérir les Enfers. Pour les gens du peuple, c’était une manière de dire qu’ils partaient loin combattre les hérétiques. Personne n’imaginait vraiment possible d’arpenter les Abysses. Hormis sûrement le Pape de l’Unique de l’époque et les hauts dirigeants de l’Empire. Selon la légende, l’Unique lui-même aurait commandé au commandant de la Légion, Celedriel, de se rendre jusqu’à la septième strate des Enfers et d’y vaincre le prince des démons. Que son nom soit mille fois béni par l’Unique! En 812 CU, la Légion avait réussi l’impossible.

Sa mission remplie, la Légion se devait de revenir à Elyse, capitale de l’Empire, pour y proclamer sa victoire à l’Empire tout entier.

Tout commença en une belle journée d’automne par l’apparition d’un portail sur la place des Victoires devant le grand temple de l’académie militaire. D’après ce que j’ai pu apprendre par le recoupement de divers témoignages, une centurie en était sortie, arborant fièrement la bannière de la Légion. Après avoir sécurisé la place et envoyé des estafettes au Commandorium, les soldats sont restés en formation défensive toute la nuit, ne laissant personne les approcher.

Le lendemain matin, des crieurs publics courraient dans tous les quartiers : « Nos frères et nos sœurs de la Légion Infernale sont de retour triomphants! Les enfers ont été conquis ! Grande parade cette après-midi! Louez soit l’Unique, c’est jour de fête ! Mettez les fûts en perce et venez acclamer les héros qui ont soumis les Abysses! »

En tant qu’archiviste, le protocole veut que je me trouve sur les marches du Panthéon qui mènent au Palais de l’Unique, véritable cœur de la capitale abritant les quartiers du Pape et des plus hauts fonctionnaires du Ministerium. Je me souviens de la longue attente du début de l’après-midi, puis du son des cors qui annonçait que le cortège s’était mis en branle. Très vite, il fut évident que quelque chose n’allait pas. Ce n’était pas la première parade à laquelle j’assistais. J’avais déjà vu des troupes remonter l’allée des héros et être ovationnées par une foule en liesse. Toutefois, alors que les soldats de la Légion remontaient la rue, seul le son des pas réguliers montait de la cité en contrebas. Aucune ovation, aucune clameur de liesse ne nous parvenaient. L’assistance dans laquelle je me trouvais se mit à montrer des signes d’anxiété. Les plus couards prétextèrent une course urgente. Les gardes sentirent la nervosité ambiante et leur posture se fit plus droite. Lorsqu’enfin, à nos yeux, la Légion devint autre chose qu’une masse grouillante remontant la rue, je vis les hommes et les femmes qui revenaient de là où nul autre n’était allé. Pour la première fois de ma vie, je louai la présence des gardes de la Phalange Noire, qui se tenaient entre nous et la parade.

En première ligne avançait les troupes d’éclaireurs : des pisteurs légers et des chasseurs. Des hommes au visage marqué par des blessures impressionnantes tenaient en laisse des chiens de l’enfer, des chimères ainsi que des créatures mutantes. Hommes et bêtes arborant fièrement les livrées de l’Unique et de la Légion. Alors que la peur empoignait une partie de ceux qui posaient leur regard sur eux, j’étais, avec d’autres, pris d’une stupéfaction mêlée d’admiration.

Une fois les créatures passées, les unités lourdes apparurent. Sans un mot, sans un bruit si ce n’est celui de leurs chaussures cloutées sur le parvis, ils défilèrent. Bien que de loin rien ne puisse les différencier d’une unité lourde classique, de plus près il devenait rapidement évident que chaque membre était anormalement grand et musclé. Leurs mains étaient gigantesques et ressemblaient à d’énormes battoirs. Je crus même distinguer des griffes, des piques et des cornes entre les jointures de leurs plaques.

Alors que les pas lourds des trois cents fantassins d’élite de la Légion s’éloignaient, une blancheur immaculée irradia de la rue. Une formation de cavalières s’approchait, toutes de blanc vêtues. Elles chevauchaient de puissants destriers à la robe irréelle d’un blanc immaculé. Dans les rangs de ceux que la peur n’avait pas fait fuir, une rumeur monta et je pus entendre distinctement les paroles de mon maître archiviste : « Par l’Unique, les Vierges de bataille de la Légion! Elles sont toujours si jeune ! Comment est-ce possible ? »

A leur tête, les cheveux blonds coiffés de tresses plaquées, souriant et saluant la foule s’avançait Helena Cyr. La première Vierge.

Je ne pus la quitter des yeux tellement sa beauté et sa pureté semblaient irradier autour d’elle.

Arrivée devant le fronton du Panthéon, elle fit faire volteface sur la gauche à sa monture et contempla la cité un instant tandis que sa troupe s’arrêtait net. Helena dégaina alors son épée. Celle-ci s’enflamma par magie. Satisfaite de son effet, elle hurla d’une voix haute et claire : « La flamme dans les ténèbres, l’Unique guide nos pas! » Ce à quoi sa troupe répondit d’une seule voix : « Ordre et Harmonie, au Chaos le trépas! »  Les 120 Vierges de bataille dégainèrent à leur tour une arme identique à celle de leur capitaine et c’est à la lumière de ces torches effilées qu’elles pénétrèrent à l’intérieur du Panthéon.

Suivirent ensuite les ingénieurs munis de nombreuses machines plus improbables les unes que les autres, ainsi que le haut commandement avec à sa tête Celedriel. Ce dernier portait une armure impressionnante avec des ailes finement stylisées dans le dos.

Alors que le dernier membre de la Légion passait sous l’arche du Panthéon, j’étais encore totalement subjugué par la vision d’Helena Cyr. Comment une telle beauté avait-elle survécu à l’enfer ?

Je ne le savais pas encore, mais j’allais le découvrir quelques semaines plus tard, lorsque mon maître m’assigna l’honneur de rédiger le récit d’Helena Cyr pour la plus grande gloire de l’Unique.

Je ne vais pas vous parler des mémoires de la Compagnie de la Légion infernale. Soit vous les connaissez par cœur, soit un exemplaire de ces dernières vous attend dans l’une des nombreuses bibliothèques du Ministerium.

De fait, je ne compte pas vous parler non plus d’Helena la guerrière, ni d’Helena la Vierge de bataille. Je veux évoquer avec vous la femme que j’ai si bien connue.

Derrière son regard bleu, ses yeux pétillants et son nez mutin, son âme portait les séquelles de ses combats contre le Chaos. Toute la troupe de la Légion, que ce soit physiquement ou mentalement, avait payé un lourd tribut pour leur conquête.

Lorsqu’elle commença à me narrer son récit et que je couchais sur du parchemin la moindre de ses paroles, nous étions dans sa cellule au Couvent des saintes Sœurs de bataille. Je ne savais pas à quoi m’attendre et ce fut plus une confession qu’un récit héroïque.

Pour ceux qui ont lu mes textes, vous le savez, les Vierges de bataille ont été des éclats de pure lumière dans les ténèbres des Abysses que la Légion Infernale a traversés.  Si leur corps est resté relativement intouché, leur âme et leur esprit furent mis à rude épreuve. Helena n’échappait pas à cette règle, même si elle excellait à cacher ses blessures.

Quoi qu’il en soit, au fil des heures de récits, elle trouva en moi une oreille attentive et la compassion de l’Unique. Un réconfort que beaucoup décrièrent à l’époque, mais le temps et notre Dieu leur donna tort. Mais qu’importait pour nous le qu’en-dira-t-on. Par la grâce de l’Unique et avec mon soutien, elle entreprit d’exorciser ses peurs.

Six mois après leur retour, la Légion et son commandant repartirent pour les Enfers. Toutefois Helena décida de rester à Elyse à mes côtés.

Les quelques années qui nous furent offertes par l’Unique furent pour nous deux d’un bonheur rare.

Ensemble, nous avons parcouru l’Empire et propagé autant la foi en l’Unique que celle en un avenir radieux dans lequel prévaudront la compassion et l’harmonie. Et nous avons rencontré tant et tant de gens formidables lors de nos pérégrinations.

Aujourd’hui, mon cœur saigne, car elle m’a laissée pour rejoindre l’Unique. Je suis persuadée qu’il l’a accueillie et lui a réservé une place de choix à ses côtés. Je sais aussi qu’elle porte un message pour lui. Un message qui lui avait été remis par le Prince des Enfers en personne. C’est ce message, logé au plus profond de l’âme d’Helena, qui a eu raison de sa santé, malgré tous nos sorts et toutes nos prières.

Le Chaos est une bien étrange chose et, bien que je m’expose aujourd’hui à de lourdes représailles, c’est sur la tombe de ma bien aimée et à vous tous que je vous livre tout haut le fond de ma pensée.

Mes biens chers frères et sœurs, le Chaos ne pourra jamais être anéanti. Nous pouvons le chasser au-delà de l’infini, mais il trouvera toujours un lieu où se cacher. S’il n’a aucun moyen de fuir, c’est au plus profond de votre âme qu’il ira se terrer. Ainsi un démon sommeille en chaque être doté de jugement, la vie nous testant un peu plus chaque jour. Selon Helena, ce démon peut être un allié ou un ennemi. Et lorsque c’est ce dernier cas qui prévaut, il est de la responsabilité de son porteur de le contenir. Ceux qui y parviennent méritent les plus hauts honneurs. Les autres doivent être éliminés avec compassion. Helena fut l’une des plus braves et des plus honorables servantes de l’Unique qu’il me fut donnée de voir. Jamais elle ne baissa sa garde face à un puissant démon intérieur.

Désormais, sa lutte s’est achevée ; son devoir envers nous et envers l’Unique est accompli. Que l’Unique lui accorde le repos éternel.

– Retranscription du discours de la Mère supérieure ecclésiaste Brenka Adama sur la tombe de la célèbre Vierge de bataille Helena Cyr, enterrée à Tianne en 842.

 

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