833 CU – Cie de la Horde Macabre – Le Monde d'Ur I

Chronique de la Horde Macabre sur le monde d’Ur

Par l’annaliste Grégoire « Misère » Padereski  – 833 CU

7.3 Zaeal

Nous avons passé le portail. Après le court effet de désorientation, nous avons été accueillis par un soleil radieux, une végétation luxurieuse et engageante. Certains hommes disent que nous avons gagné le gros lot. Les autres, dont le lieutenant « Trace », étaient plus silencieux. Tout comme moi, ils tentent encore d’oublier la campagne des Sables Noirs.

D’expérience, si l’Unique nous accorde du repos et des affectations faciles, ce n’est que pour plus nous éprouver par la suite.

1.4 Zaeal

Je commence à penser que nous avons bien été bénis par l’Unique. Ce monde est incroyablement beau et paisible, à l’image des habitants que nous croisons :  des peaux vertes, des lutins, des korrigans, des elfes et tout une multitude de créatures pacifiques. Nous sommes arrivés en bord de mer ce matin et devant nous s’est offerte une vision de paradis perdu. Une eau turquoise miroitait d’or et d’argent alors que nous sentions de loin l’odeur des embruns iodés.  Alors que nous longions le bord de mer et ses collines ensablées, nos éclaireurs nous ont rapporté la présence d’un groupe de baigneurs à quelques toises du rivage. Quel ne fut pas notre étonnement de découvrir tout un village de sirènes et de tritons. Vu les mœurs de ces derniers et les commentaires aguicheurs des premières, ce salopard de capitaine a préféré pousser la colonne en marche forcée afin d’éviter de poser le campement trop près de ce « danger » potentiel. Pourtant le lendemain soir, on a tous clairement vu, dans les reflets de la lune sur la mer, des silhouettes engageantes. Mais surtout, nous avons entendu leurs chants envoûtants, porté par le vent frais de la nuit. Au matin, j’étais presque étonné que personne ne manque à l’appel.

9. 4 Zaeal

Nous voilà depuis plusieurs jours sur le chemin de cette ville nommée Frasia. Comme mentionné précédemment, ce monde est peuplé de multiple créatures toutes plus magiques les unes que les autres. Elles ne semblent pas agressives et sont même plutôt sympathiques, mais elles ont terriblement peur de quelque chose qu’elles nomment  « Marrée de Sang ».

Arrivés à Frasia, nous avons été dignement fêtés par la population locale. Les elfettes du bourg ont réussi à attirer l’attention de nous tous, capitaine compris.

Nous pensions trouver des démons sur ces terres, mais apparemment elles en sont totalement dénuées. Par contre, leurs dieux semblent plus qu’étranges. Certains sont les habituels libidineux, sabots de bouc et satyres en prime, d’autres sont les représentations des vestales, dryades et nymphes en tête. Cependant tout ce beau monde est terrorisé par ce qu’ils appellent les Dieux de Rage.

Je n’ai pas tout compris, mais apparemment ces dieux semblent être liés à une bande de pillards qui écument le monde d’Ur.

2. 5 Neridor

Hier soir, « Routine » s’est réveillé en hurlant. Il était en plein délire des Sables Noirs. Il a étranglé l’elfette qui l’avait choisi comme partenaire pour la nuit.

C’est la première fois que je mentionne cela dans mes chroniques, de peur que cela ne passe pour une faiblesse ou que cela nuise à la réputation de ceux que je nomme ici. Cependant le mal est tellement répandu parmi nous qu’il m’est pratiquement impossible de le passer sous silence.

Chose étrange pourtant, à Frasia, aucune foule vindicative ne vint demander la tête de «Routine». Les autochtones furent reconnaissants lorsque nous avons rendu le corps et proposé de lui rendre les honneurs.

5.6 Neridor

Frasia est en feu… La Vague Rouge, la Marrée de Sang, s’est abattue sur nous sans prévenir. Les mêmes créatures que celles qui nous ont accueillis. Un mélange de races, armés, bardés de fer, la haine et la folie dans les yeux, l’écume aux lèvres. Les habitants ont fuit immédiatement. Certains sont restés et ont tendu les bras vers leurs assaillants comme pour tenter de les calmer, avant de se faire purement et simplement massacrer.

Un ancien de Frasia est venu jusqu’au capitaine et lui a dit de fuir. Alors que le capitaine allait répondre par la négative, le vieux lui a lancé que si on ne fuyait pas, nous allions nourrir les Dieux de Rage : Sang, Folie, Haine et Violence.

J’ai vu les Dieux de Rage… J’ai vu Frasia en feu. J’ai vu « Routine » mourir la gorge arrachée par deux korrigans. J’ai vu « Tracas » fendre la tête de trois orques avant qu’il se fasse transpercer par des lances maniées par des lutins aux yeux injectés de sang. Nous avons battu en retraite devant les trolls et les vagues successives de folie meurtrière. Du sommet d’une colline, ce soir, nous pouvons contempler Frasia brûler. Assurément pas de démons sur ce monde, mais quelques chose de plus vieux, de plus sauvage et primordial. Quelques chose de maléfique qu’il va nous falloir éradiquer.

10.10 Khalsaire

Nous voilà de retour sur Esagil. Ce n’est qu’après avoir dormi plus de vingt heures de suite, pris un bain, un repas chaud, puis m’être rendormi pour dix heures que j’ai réussi enfin à aligner quelques mots.

Un nouveau bain et quelques repas plus tard, j’apprenais que le capitaine était en discussion avec le conseil de l’Unique depuis plus de trois jours. Comment pouvait-il encore tenir debout après tout cela ? L’Unique nous garde… Ce n’est pas humain de demander tant de la part d’un seul homme. Faites que jamais je n’aie à prendre le poste de capitaine.

En deux saisons au sein du monde d’Ur, nous avons parcouru des milliers de kilomètres sans pour autant en avoir découvert plus d’un tiers.

Après le premier accrochage avec la Marée Rouge, celle-ci ne nous a plus lâché, nous harcelant jour après jour. Ce n’était pas la première fois que nous avions affaire à du harcèlement, mais pas avec une telle violence et une telle folie. Plus nos frères tombaient et plus il nous semblait que le seul moyen de combattre une telle violence aveugle était de nous libérer de notre propre rage de vaincre, de notre propre haine de l’ennemi.

Nous pensions, le capitaine et moi, que l’Equilibrium nous protégeait de ces influences.

Nous nous sommes lourdement trompés. Après une saison de combats continuels, d’escarmouches violentes et subites, les nerfs commencèrent à céder et nous avons dû tuer de nos propres mains beaucoup trop des nôtres. Le pire fut lorsque nous pénétrâmes dans une petite ville très similaire à Frasia. Alors que la population s’apprêtait à nous fêter, nous les avons violemment repoussé, leur demandant de partir le plus vite possible, pillant (il n’y a pas d’autre mot) leurs réserves de vivres avant de mettre les voiles au matin.

Peu après cela, nous rencontrèrent une seconde Marée. Dès lors, l’enfer fut permanent.

Nous avons employé tout notre temps et notre énergie à tenter de rejoindre le portail vers Esagil. Nous avons employé toute notre force à repousser les attaques tant mentales que physiques. Mais nous ne pouvions pas quitter ce monde sans plus de renseignements.

De retour au portail, nous avons établi un périmètre de défense. Les ordres étaient clairs : personne n’activerait le portail avant que nous n’ayons une solution ou des informations susceptibles de vaincre. S’il le fallait, nous tiendrions ce point jusqu’à la mort.

Cela dura plusieurs jours… Attaques après attaques… Les corps s’entassaient partout. L’odeur était intenable. De plus en plus d’entre nous étaient pris de démence.

Puis pendant une semaine entière, aucun combat. C’est alors qu’un soir, nous vîmes le seigneur Rage. Une créature de plusieurs mètres de haut. Sa chair était à vif. Il ruisselait de sang. Derrière lui suivait la plus formidable des armées de déments.

Lorsqu’il s’est rué sur nous, nos lignes ont cédé dans un premier temps, puis la Vague Rouge s’est emparée des nôtres. J’ai vu et entendu mes frères combattre avec la rage de la folie tout en récitant les psaumes de l’Equilibrium. Nos premiers rangs étaient sous l’emprise de la folie, mais ils luttaient contre nos ennemis et gardaient la ligne.

C’est alors que j’ai assisté de mes yeux à un miracle de l’Unique.

« Trace » est sorti du troisième rang. Il s’est avancé d’un pas décidé, l’épée au clair, maculée de son propre sang, des symboles runiques étranges sur la lame. Lorsqu’il est passé à-coté de moi, ses yeux étaient clos. Il avança tout en psalmodiant des prières à l’Unique. Arrivé vers les premiers rangs, il a rejeté son casque et fait tinter son écu et son épée contre son armure plusieurs fois, jusqu’à ce que nos frères de la première ligne semblèrent s’accorder à l’unisson avec lui. Puis il a hurlé un cri de défi au Dieu Rage. Sa voix n’était clairement pas la sienne. C’était la voix de l’Unique. Un ordre impérieux, un défi calme et tranchant, une sentence de mort.

Lorsque le Dieu Rage s’est avancé, « Trace » a bondi, s’aidant de l’épaule d’un de nos gars de première ligne. Il volait littéralement comme s’il ne pesait rien. Son épée s’est plantée dans la créature de chaire rouge et il a commencé à donner de furieux et puissants coups de bouclier. Très vite, on ne fit plus la différence entre lui et la créature. Mais le combat continuait entre eux au corps à corps. Certains d’entre nous furent tenté d’aider « Trace », mais, lorsqu’ils touchèrent la créature, ils devinrent immédiatement fous furieux et totalement incontrôlables. Pendant ce temps-là, la Vague Rouge déferla de plus belle sur nos positions. Nos lignes tombèrent les unes après les autres. Les hommes tinrent la ligne des heures durant et ce fut finalement l’épuisement qui les terrassa les uns après les autres. Le capitaine et moi étions avec le dernier carré de résistance. Nous allions bientôt devoir affronter la horde. Je sentais déjà le frisson de la bataille et l’excitation malsaine qui me taraudaient alors que les silhouettes des créatures se profilaient derrière nos ultimes défenses.

C’est alors que soudain, tous les possédés de la Marée Rouge sont tombés à terre comme des marionnettes dont on aurait coupé soudainement tous les fils.

Émergeant de la fumée couvert de sang, « Trace » s’est avancé vers notre petite troupe de survivants. Il portait dans ses bras un grande fiole en verre contenant du sang d’un rouge écarlate. A travers le verre, il nous semblait que le liquide vermeil vivait de sa volonté propre.

« Trace » a tendu les bras vers le capitaine. Ce denier a saisi la fiole et « Trace » s’est effondré à nos pieds.

Nous sommes restés quelques jours encore à tenter de trouver des survivants, à tenter de lutter contre la fatigue permanente et la faim. Aucun des survivants ne pouvait néanmoins dormir tant la tension était encore palpable autour de nous.

Lorsque le portail fut activé, j’ai senti une vague de soulagement. Je ne me souviens même pas l’avoir franchis.

8.11 Khalsaire

Ils ont décidé de canoniser « Trace ». Son épée couverte de runes est exposée dans le grand hall des Saints de Batailles.

Le capitaine est mort. Selon les dires des membres du conseil, il était totalement incapable de trouver le sommeil. Son esprit et son corps l’ont lâché au bout de quelques semaines.

Pour le reste, je ne suis sûr de rien. Les rumeurs disent que le conseil a convoqué un Passeur de Brumes. J’ai justement croisé un homme au visage blanc dans les couloirs, il y a quelques jours. Ce dernier s’est présenté à moi comme étant la clé et la porte. Ce n’est que plus tard que j’ai compris qu’il avait été choisi pour se débarrasser du sang du Dieu Rage. Une escouade choisie parmi les survivants a été chargée de l’escorter. Je suis le seul des survivants à encore pouvoir trouver le sommeil. Lorsque je dors, c’est pendant plusieurs jours et, lorsque je rêve, je revois les flots de folie et de sang du Dieu Rouge. Peu avant de me réveiller, je revois toujours « Trace » hurler d’une voix divine une promesse de trépas à l’encontre d’un mal ancestral.

Il va nous falloir trouver de nouvelles recrues pour la Horde Macabre avant de repartir au service de l’Unique… 

Grégoire « Misère » Padereski  – 833 CU